Réflexions

Open source et souveraineté numérique : pourquoi ça nous concerne tous

Presque toutes les entreprises qui utilisent un service cloud américain (AWS, Microsoft Azure, Google Cloud) sont, directement ou indirectement, soumises au droit américain sur leurs données. C’est le cœur du sujet de cet article : pourquoi la souveraineté numérique n’est pas une question abstraite, et en quoi l’open source en est une réponse concrète.

Deux lois américaines, une conséquence directe pour vous

Le CLOUD Act, voté en 2018, oblige toute entreprise américaine à transmettre à la justice US les données qu’elle contrôle, même si ces données sont physiquement stockées sur un serveur en France ou en Allemagne. Peu importe où se trouve la machine : ce qui compte, c’est la nationalité de l’entreprise qui l’exploite.

À côté, la Section 702 du FISA autorise les services de renseignement américains (NSA en tête) à collecter les communications de personnes non américaines auprès des fournisseurs cloud US, sans mandat individuel, sur la base de programmes annuels validés en bloc. En 2020, la Cour de justice de l’Union européenne a jugé, dans son arrêt Schrems II, que ce régime rendait les protections américaines incompatibles avec le RGPD.

Concrètement : aujourd’hui, trois entreprises américaines (AWS, Azure, Google Cloud) contrôlent environ 70 % du marché du cloud en Europe, et plus de 80 % des produits et infrastructures numériques utilisés en Europe proviennent de fournisseurs non européens. C’est ça, la souveraineté numérique : la capacité d’un État, d’une entreprise ou d’un individu à choisir ses dépendances technologiques plutôt que de les subir.

Et ce n’est pas qu’un problème européen. Le CLOUD Act et le FISA s’appliquent dès qu’une entreprise américaine est impliquée, peu importe où vivent ses clients : les pays du Sud sont tout aussi concernés, souvent avec encore moins de moyens pour peser dans la négociation. À l’échelle mondiale, six entreprises (Amazon, Microsoft, Google, Oracle, Alibaba, Huawei) contrôlent plus de 70 % du marché du cloud, une concentration qui rend difficile pour les pays en développement d’obtenir des conditions équitables. En Afrique en particulier, la dépendance aux centres de données étrangers est identifiée comme un frein direct à toute souveraineté numérique réelle par le think tank américain New America.

L’histoire du PDF gratuit

Vous avez sûrement déjà utilisé un outil en ligne gratuit pour fusionner ou découper un PDF. Posez-vous la question honnêtement : lui confieriez-vous une copie de votre carte d’identité, de votre carte Vitale, ou un contrat interne confidentiel de votre entreprise ? Non, évidemment.

Et pourtant, c’est exactement ce que décrivent le shadow IT, et son cousin plus récent le shadow AI : l’usage par les salariés d’outils numériques non validés par leur entreprise, souvent pour gagner du temps. Selon Microsoft, 80 % des employés utilisent des applications non approuvées pour faire leur travail. Selon le rapport 2026 de Cyberhaven, 33 % des salariés admettent avoir exposé des données sensibles de leur entreprise à un outil d’IA grand public, et 54 % des usages de « shadow AI » identifiés ont servi à y déposer des données confidentielles. La moitié des organisations ont déjà subi une fuite liée à ce phénomène.

La force de l’open source : vous n’avez pas à faire confiance à un tiers

Maintenant, imaginez que ce même outil de fusion PDF soit un logiciel open source : son code est public, vous pouvez l’auditer, le télécharger, l’héberger vous-même sur votre propre serveur. Vous n’avez plus besoin de faire confiance à une entreprise inconnue pour ne pas exploiter, revendre ou exposer vos documents : vous contrôlez la chaîne de bout en bout. C’est ça, la vraie force de l’open source. Ce n’est pas une question de prix, c’est une question de maîtrise.

Il y a encore dix ans, l’open source traînait souvent une réputation de solution « au rabais » face au logiciel propriétaire, faute de moyens financiers et de modèle économique clair pour rémunérer les contributeurs. Ce n’est plus vrai aujourd’hui, en particulier sur l’intelligence artificielle.

Le basculement des grands modèles de langage

En août 2025, OpenAI, dont le nom même promettait l’ouverture, a publié ses premiers modèles à poids ouverts depuis GPT-2 : gpt-oss-120b et gpt-oss-20b, sous licence Apache 2.0, librement téléchargeables et déployables sur votre propre infrastructure. Ce n’était qu’un début. Juillet et août 2026 restent, à l’heure où nous écrivons ces lignes, les huit semaines les plus denses de l’histoire de l’IA ouverte. Moonshot AI (Chine) a publié Kimi K3, un modèle de 2,8 billions de paramètres présenté comme le plus grand modèle open source jamais diffusé, avec ses poids rendus publics le 27 juillet 2026. Au même moment, Z.ai, DeepSeek et Alibaba (Qwen) sortaient coup sur coup des versions toujours plus performantes de leurs propres modèles ouverts.

Ces modèles ne se contentent plus de suivre les modèles propriétaires : ils les dépassent, parfois frontalement. Début 2026, GLM-5.1 (Z.ai) a brièvement pris la première place du classement SWE-bench Pro, la toute première fois qu’un modèle ouvert dominait ce benchmark de résolution de vrais tickets GitHub, avant que Claude Opus 4.7 ne reprenne la tête neuf jours plus tard. Sur Humanity’s Last Exam, l’un des benchmarks de raisonnement les plus exigeants, Kimi a devancé GPT (52,1 %) et Claude (53,0 %) avec un score de 54 %. Et DeepSeek V4 Pro, publié sous licence MIT, résout 80,6 % des tickets du benchmark SWE-bench Verified.

Recruteriez-vous aujourd’hui toute une équipe de recherche pour concevoir votre propre grand modèle de langage ? Certainement pas : les benchmarks ne le justifient plus. L’écart entre modèles ouverts et modèles propriétaires, qui se comptait autrefois en années, se compte désormais en semaines. Il suffit bien souvent de télécharger un modèle ouvert et de l’héberger soi-même.

Le vrai enjeu : où vont vos données ?

Beaucoup d’entreprises confient déjà, sans trop y réfléchir, des secrets industriels à des outils comme ChatGPT : un code source, une stratégie commerciale, un document RH sensible. Presque personne ne lit les conditions générales d’utilisation avant de cliquer sur « J’accepte ». Et selon l’entreprise qui héberge l’outil et la juridiction dont elle dépend, le CLOUD Act (ou son équivalent) peut s’appliquer sans que vous en soyez jamais informé.

L’open source ne résout pas tout, mais il change la question posée : au lieu de demander « puis-je faire confiance à ce fournisseur ? », il permet de demander « puis-je vérifier ce que fait ce logiciel, et le garder chez moi si je le souhaite ? ». C’est cette question que nous nous posons systématiquement chez Pabiosoft avant de choisir un composant technique, pour nos produits comme pour ceux de nos clients.